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ToggleLettre ouverte à toutes celles qui n'ont pas encore trouvé les mots
Mis à jour le 21/07/2026 par Élise Moreau
Une lettre ouverte n'est pas qu'un exercice littéraire — c'est parfois le seul endroit où une douleur indicible trouve enfin une forme. Après un avortement, les mots manquent, la honte s'installe, et le silence devient une prison. Pourtant, mettre des mots sur ce vécu est l'un des premiers actes de reconstruction que la recherche en psychologie clinique reconnaît aujourd'hui comme thérapeutiquement valide.
Qu'est-ce qu'une lettre ouverte après un avortement ?
Une lettre ouverte est un texte adressé à un destinataire identifié ou symbolique, destiné à être lu par un public plus large. Dans le contexte de l'avortement, elle peut s'adresser à soi-même, à l'enfant qui n'a pas vu le jour, à un partenaire absent, à la société, ou à une femme inconnue qui vit la même chose en silence. Ce n'est pas une confession publique obligatoire — elle peut rester privée, ou être partagée dans un espace sécurisé comme celui que propose abortionaftermath.org.
La lettre ouverte se distingue du journal intime par son adressage explicite : on parle à quelqu'un ou quelque chose, ce qui structure la pensée et oblige à nommer ce qu'on a vécu. C'est précisément cette adresse qui lui confère son pouvoir cathartique.
| Type de lettre | Destinataire | Objectif principal |
|---|---|---|
| Lettre à soi-même | Le moi d'avant, d'aujourd'hui ou de demain | Réconciliation intérieure |
| Lettre à l'enfant | L'être dont l'existence fut interrompue | Rituel de deuil symbolique |
| Lettre au partenaire | L'homme ou la personne présente ou absente | Expression de la trahison ou du besoin |
| Lettre à la société | Les normes, les jugements, les lois | Affirmation de soi, reprise de pouvoir |
| Lettre à une inconnue | Une femme dans la même situation | Solidarité et transmission |
Pourquoi écrire une lettre ouverte aide à traverser le deuil ?
Écrire après un avortement active des mécanismes cognitifs et émotionnels qui favorisent l'intégration du vécu traumatique. Les travaux du psychologue James Pennebaker, publiés dans Journal of Consulting and Clinical Psychology, ont démontré que l'écriture expressive — le fait de mettre en mots des événements émotionnellement chargés — réduit les symptômes dépressifs et améliore le fonctionnement immunitaire sur le long terme. Il ne s'agit pas d'une thérapie miracle, mais d'un levier complémentaire, accessible à toutes.
Dans mon travail en cabinet à Lyon, j'observe régulièrement que les femmes qui ont traversé un avortement souffrent moins de ce qu'elles ont fait que de ce qu'elles n'ont jamais pu dire. La lettre ouverte brise ce silence imposé — par la pudeur, par la peur du jugement, par l'absence d'espace où parler.
Voici pourquoi cette pratique fonctionne concrètement :
- Elle nomme ce qui est indicible : mettre le mot "deuil" ou "perte" sur ce qu'on a vécu, c'est déjà reconnaître que la douleur est réelle et légitime.
- Elle externalise la charge émotionnelle : ce qui est écrit n'a plus à être porté uniquement à l'intérieur.
- Elle crée un espace de dialogue imaginaire : parler à l'enfant qu'on n'a pas eu, c'est lui reconnaître une existence symbolique, ce que beaucoup de femmes n'ont jamais osé faire.
- Elle active la cognition narrative : raconter son histoire, même à une feuille blanche, permet de lui trouver un sens et de reprendre une forme de contrôle.
- Elle ouvre à la solidarité : une lettre partagée peut toucher une autre femme qui se sent seule, créant un réseau invisible mais réel de soutien mutuel.
Comment rédiger sa lettre ouverte étape par étape
Rédiger une lettre ouverte après un avortement ne s'improvise pas, mais cela n'exige pas non plus un talent littéraire particulier. Ce qui compte, c'est l'authenticité, pas la perfection stylistique.
Étape 1 — Choisir son destinataire Avant d'écrire un seul mot, décidez à qui vous écrivez. Cette décision oriente tout le reste. Si vous ne savez pas encore, écrivez "à toi" et laissez la lettre définir son destinataire au fil des phrases.
Étape 2 — Préparer le contexte Choisissez un moment où vous ne serez pas interrompue. Posez-vous la question : Qu'est-ce que je n'ai jamais dit à voix haute ? Notez les trois premiers mots qui émergent, sans les filtrer.
Étape 3 — Commencer par les faits, pas les émotions Paradoxalement, commencer par ce qui s'est passé — la date, le lieu, les circonstances — permet d'ancrer le texte et d'éviter de se noyer immédiatement dans l'intensité émotionnelle. Les émotions viendront naturellement.
Étape 4 — Laisser venir ce qui doit venir Ne censurez pas la colère, la culpabilité, le soulagement ou la tristesse. Ces émotions coexistent souvent chez les femmes après un avortement, et aucune n'est illégitime. La lettre ouverte est un des rares espaces où tout peut cohabiter.
Étape 5 — Décider de ce qu'on en fait Brûler la lettre est un rituel. La garder dans un tiroir est un choix. La partager sur un espace comme abortionaftermath.org est un acte de courage qui peut devenir bouée de sauvetage pour une autre. Aucune option n'est meilleure que les autres — seule compte votre intention.
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Ce que j'ai écrit à 23 ans, et ce que cela m'a coûté de ne pas le faire plus tôt
J'avais 23 ans. C'était un janvier froid à Paris, dans une clinique que je ne me souviens pas d'avoir choisie vraiment. Je me souviens du plafond blanc. Du retour en métro, seule, avec un sachet en papier kraft et personne à qui parler.
Pendant sept ans, je n'ai pas écrit une seule ligne sur cet avortement. Non pas parce que je n'en avais pas envie, mais parce que je ne savais pas à qui m'adresser. Ma mère n'était pas au courant. Mon partenaire de l'époque avait disparu deux semaines après. Les mots que j'aurais voulu dire restaient coincés quelque part entre ma gorge et mon sternum.
La première lettre que j'ai écrite, à 30 ans, en plein travail personnel avec ma superviseure de thèse, ne ressemblait à rien de littéraire. C'était maladroit, parfois incohérent. Mais c'était la vérité. J'avais adressé cette lettre à "moi-même à 23 ans" — à cette fille qui avait besoin qu'on lui dise que ce qu'elle ressentait était normal, que le soulagement et la tristesse pouvaient habiter le même corps sans contradiction.
Cette lettre, je ne l'ai jamais publiée. Mais elle m'a peut-être sauvé la mise. Et c'est exactement pour ça que j'écris aujourd'hui pour vous.
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Quand la lettre ouverte devient un acte politique
La lettre ouverte a une longue tradition d'engagement public. En France, l'une des plus célèbres reste le "J'accuse…!" d'Émile Zola, publié en 1898 dans L'Aurore pour défendre Alfred Dreyfus — un acte d'écriture qui a changé le cours d'une affaire d'État. Ce format littéraire a toujours servi à donner une voix aux sans-voix.
Dans le contexte de l'avortement, écrire une lettre ouverte peut dépasser la sphère intime pour devenir un acte de résistance. Cela signifie refuser que votre expérience reste invisible, refuser que la honte soit le seul héritage d'un choix légal et humain.
Des collectifs comme le Mouvement Français pour le Planning Familial ont recueilli des témoignages de femmes pour lutter contre la stigmatisation. Chaque témoignage partagé — chaque lettre ouverte publiée — contribue à déconstruire l'idée que l'avortement ne laisse pas de traces émotionnelles, ou au contraire qu'il en laisse nécessairement des traces insurmontables. La réalité est nuancée, plurielle, et votre vécu a sa place dans ce paysage.
Écrire publiquement, c'est aussi signaler à d'autres femmes qu'elles ne sont pas seules. En France, selon les données de la Direction de la Recherche, des Études, de l'Évaluation et des Statistiques (DREES), le nombre d'avortements se situe autour de 230 000 par an (données disponibles sur le site du Ministère de la Santé). Derrière chaque chiffre, il y a un vécu, une décision, une nuit sans sommeil. La lettre ouverte fait exister ces récits là où les statistiques laissent un vide.
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Les erreurs à éviter pour que l'écriture soit libératrice et non destructrice
L'écriture peut guérir, mais elle peut aussi raviver des blessures si elle est abordée sans précaution. En tant que psychologue clinicienne, je vois régulièrement des femmes qui ont tenté d'écrire et se sont retrouvées submergées, ce qui les a convaincues que "ce n'était pas fait pour elles". Voici les pièges les plus fréquents :
- Écrire en état de crise aiguë : si vous traversez une détresse intense au moment de prendre la plume, l'écriture peut amplifier la douleur plutôt que la contenir. Attendez un moment de relative stabilité, ou faites-le sous accompagnement.
- Chercher à faire "propre" : la lettre ouverte n'est pas une dissertation. La syntaxe imparfaite est souvent plus vraie que le style travaillé. Résistez à l'envie de vous relire et corriger en temps réel.
- Confondre partager et exposer : partager une lettre dans un espace bienveillant est différent de la poster sur les réseaux sociaux sans réfléchir aux conséquences. Réfléchissez à votre intention avant de diffuser.
- Attendre d'être "prête" : il n'y a pas de bon moment parfait pour écrire sur une douleur profonde. Mais certains moments sont plus propices que d'autres — choisissez un espace de sécurité, pas un moment de vulnérabilité maximale.
- Écrire pour convaincre ou justifier : la lettre ouverte la plus puissante n'est pas celle qui cherche à se défendre, mais celle qui dit simplement "voilà ce que j'ai vécu, voilà ce que j'ai ressenti". La vérité brute n'a pas besoin de plaidoirie.
Questions fréquentes
Q: À qui adresser une lettre ouverte après un avortement si on ne sait pas par où commencer ? R: Commencez par vous-même. Adressez la lettre à "moi à [votre âge au moment de l'avortement]". C'est le destinataire le plus immédiat et souvent le plus nécessaire.
Q: Est-il dangereux psychologiquement d'écrire une lettre à l'enfant qu'on n'a pas eu ? R: Non, à condition d'être dans un état émotionnel suffisamment stable. Reconnaître symboliquement l'existence d'un embryon ou d'un fœtus à travers une lettre est un acte de deuil légitime, pas une pathologie. Si vous traversez une détresse intense, faites-le avec le soutien d'un professionnel.
Q: Doit-on obligatoirement partager sa lettre ouverte pour qu'elle soit efficace ? R: Non. Le partage n'est pas une condition de l'efficacité thérapeutique. Brûler la lettre, la garder, ou la partager dans un espace sécurisé sont trois choix également valides selon votre intention et votre état émotionnel.
Q: Combien de temps après un avortement peut-on écrire une lettre ouverte ? R: Il n'y a pas de délai. J'ai écrit la mienne sept ans après. Certaines femmes écrivent dans les semaines qui suivent, d'autres des décennies plus tard. La douleur ne suit pas de calendrier.
Q: Que faire si l'écriture provoque une crise émotionnelle intense ? R: Arrêtez d'écrire et contactez un professionnel de santé mentale. En France, vous pouvez appeler le 3114 (numéro national de prévention du suicide) ou consulter le site du Planning Familial pour trouver une écoute spécialisée.
Q: Peut-on écrire une lettre ouverte collective avec d'autres femmes ? R: Oui, et c'est même une pratique particulièrement puissante dans certains groupes de parole ou ateliers d'écriture thérapeutique. L'écriture collective crée un sentiment de communauté et de légitimité mutuelle.
Élise Moreau — Psychologue clinicienne et écrivaine à Lyon, France. Après avoir vécu un avortement à 23 ans, j'ai fondé cet espace pour que chaque femme puisse trouver les mots que personne ne lui a appris à dire.
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