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Toggle1971 en France : quand les femmes ont brisé le silence sur l'avortement
Mis à jour le 08/07/2026 par Élise Moreau
En 1971 en France, quelque chose d'irréversible s'est produit : 343 femmes ont signé un texte qui allait ébranler la République. Elles avouaient publiquement avoir avorté à une époque où cet acte était passible de prison. Ce geste de courage collectif a ouvert une brèche dans laquelle des millions de voix allaient s'engouffrer, pour le meilleur et, parfois, dans une solitude que l'histoire officielle ne raconte jamais.
Le contexte de 1971 en France : un pays à un tournant
La France de 1971 sortait de Mai 68, une période de soulèvement social profond, mais les droits des femmes restaient profondément verrouillés. L'avortement était alors interdit par la loi du 31 juillet 1920, qui condamnait non seulement ceux qui pratiquaient l'acte, mais aussi celles qui le subissaient. Les peines pouvaient aller jusqu'à plusieurs années d'emprisonnement.
Ce contexte n'est pas abstrait pour moi. Ma grand-mère, qui avait une vingtaine d'années dans les années 1950, m'a parlé une seule fois, très brièvement, d'une amie qui était "tombée enceinte" et avait "fait ce qu'il fallait faire". Elle n'a jamais prononcé le mot. Ce silence — cette façon de nommer l'innommable en ne le nommant pas — dit tout de ce que vivaient ces femmes.
En 1971, la France comptait environ 50 millions d'habitants. Les estimations de l'époque, citées dans les travaux du Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (MLAC), évoquaient entre 300 000 et 1 million d'avortements clandestins par an, un chiffre que les historiens considèrent plausible dans sa fourchette basse. Ces actes se déroulaient dans des arrière-cuisines, chez des "faiseuses d'anges", parfois à l'étranger pour celles qui en avaient les moyens — la Grande-Bretagne, qui avait légalisé l'IVG en 1967, était une destination pour les femmes aisées.
Le mouvement féministe, lui, s'organisait. Le MLF (Mouvement de Libération des Femmes) avait été fondé en 1970. Des femmes comme Simone de Beauvoir, déjà figure intellectuelle de premier plan, commençaient à s'impliquer directement dans les luttes concrètes.
| Année | Événement clé |
|---|---|
| 1920 | Loi réprimant l'avortement et la contraception en France |
| 1967 | Loi Neuwirth autorisant la contraception (mais non remboursée) |
| 1971 | Publication du Manifeste des 343 |
| 1972 | Procès de Bobigny, défense d'une mineure ayant avorté |
| 1975 | Loi Veil légalisant l'IVG en France (à titre provisoire) |
| 1979 | La loi Veil est définitivement adoptée |
Qu'est-ce que le Manifeste des 343 et pourquoi a-t-il tout changé ?
Le Manifeste des 343 est une déclaration collective signée par 343 femmes et publiée dans le Nouvel Observateur le 5 avril 1971, dans laquelle elles affirmaient avoir avorté illégalement et réclamaient le droit à l'avortement libre. C'est un acte politique sans précédent dans l'histoire française : des femmes s'accusaient elles-mêmes publiquement d'un délit pour forcer la société à regarder en face une réalité qu'elle préférait ignorer.
Parmi les signataires : Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Gisèle Halimi. Des noms connus, mais aussi des centaines de femmes ordinaires qui prenaient un risque juridique réel. Le texte, rédigé avec le soutien de Simone de Beauvoir, était court, direct, sans fioritures : "Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l'une d'elles."
Ce manifeste est accessible sur le site des Archives nationales françaises et a été largement étudié par les historiennes du féminisme.
Ce texte a eu plusieurs effets immédiats :
- Il a rendu le sujet visible dans les médias grand public
- Il a transformé une transgression individuelle en acte politique collectif
- Il a mis l'État dans une position délicate : poursuivre 343 femmes, dont des personnalités respectées, était politiquement impossible
- Il a préparé le terrain pour le Procès de Bobigny (1972), où Gisèle Halimi a défendu une mineure et sa mère poursuivies pour avortement
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Comment les femmes avortaient-elles avant la loi Veil ?
Avant la loi Veil de 1975, les femmes avortaient dans des conditions souvent dangereuses, faute d'accès à des soins médicaux légaux. Les méthodes variaient selon les ressources économiques de chacune.
Les femmes des milieux populaires avaient recours à des pratiques artisanales et risquées : décoctions de plantes supposées abortives (sauge, persil en grandes quantités), introduction d'objets dans l'utérus, chutes volontaires. Les "faiseuses d'anges" — femmes qui pratiquaient des avortements clandestins, souvent sans formation médicale — opéraient avec des instruments non stérilisés dans des conditions d'hygiène précaires.
Les conséquences médicales pouvaient être graves : infections, hémorragies, perforations utérines, stérilité. Certaines femmes mouraient. Les historiens estiment, sur la base des données hospitalières de l'époque, que les complications d'avortements clandestins représentaient une part significative des admissions en gynécologie dans les hôpitaux publics français des années 1960-1970.
Les femmes des classes moyennes et aisées, elles, pouvaient se rendre à l'étranger — en Angleterre après 1967, en Suisse, aux Pays-Bas. Elles payaient le voyage, l'acte médical, et rentraient en France en se taisant. Cette inégalité d'accès selon la classe sociale était au cœur des arguments des militantes : l'interdiction ne supprimait pas l'avortement, elle le réservait aux plus riches dans des conditions acceptables, et abandonnait les autres à la clandestinité.
Ce que l'histoire retient moins souvent, c'est le silence psychologique qui accompagnait ces actes. Pas de suivi, pas d'espace pour en parler, pas de reconnaissance de la détresse éventuelle. On "réglait le problème" et on reprenait le cours de sa vie comme si rien ne s'était passé. C'est précisément ce silence forcé qui génère ce que nous observons aujourd'hui dans ma pratique clinique : des deuils non faits, des culpabilités enkystées, des douleurs qui surgissent des décennies plus tard.
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Quelles cicatrices psychologiques cette époque a-t-elle laissées ?
Les femmes qui ont avorté dans la clandestinité avant 1975 portent des cicatrices psychologiques spécifiques, liées non seulement à l'acte lui-même mais aux conditions dans lesquelles il s'est déroulé : honte sociale, absence de soutien, impossibilité de nommer ce qui s'était passé.
Dans ma pratique de psychologue clinicienne, j'ai accompagné des femmes de 70, 75, parfois 80 ans, qui venaient consulter pour des raisons apparemment sans lien — dépression tardive, troubles anxieux, difficultés relationnelles — et qui, au fil des séances, révélaient un avortement clandestin vécu 50 ans plus tôt et jamais "digéré".
Ce phénomène n'est pas anecdotique. La recherche en psychologie du deuil périnatal, notamment les travaux de chercheurs en périnatalité publiés dans des revues comme le Journal of Reproductive and Infant Psychology, montre que le deuil périnatal non reconnu socialement est particulièrement difficile à élaborer. Quand la société non seulement n'accompagne pas la perte mais la criminalise, les mécanismes de mise en silence interne sont encore plus puissants.
Ce que ces femmes avaient en commun :
- Une honte internalisée profonde, souvent distincte de leur position intellectuelle sur l'avortement ("je savais que c'était la bonne décision mais je me sentais sale")
- Un secret gardé pendant des décennies, parfois même vis-à-vis du conjoint, des enfants
- Une absence de rituel de deuil, aucun espace social pour reconnaître la perte
- Des somatisations : douleurs pelviennes chroniques sans cause organique, troubles du sommeil, phobies
- Un sentiment de trahison, par la société qui les avait mises dans cette situation, et parfois par elles-mêmes
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Pourquoi 1971 reste une date fondatrice mais incomplète ?
1971 est fondatrice parce qu'elle marque le moment où l'avortement est devenu un sujet politique visible en France, mais elle est incomplète parce que la légalisation de l'acte n'a pas suffi à résoudre les questions psychologiques et existentielles qui l'entourent.
La loi Veil de 1975 a été une avancée considérable. Elle a mis fin à la clandestinité dangereuse, elle a reconnu le droit des femmes à disposer de leur corps dans ce contexte spécifique. Mais une loi ne guérit pas les blessures que des décennies de criminalisation avaient infligées. Et elle n'a pas non plus créé les espaces de parole nécessaires pour que les femmes puissent traverser l'expérience de l'avortement — qu'il soit vécu avec soulagement, avec peine, ou avec une complexité émotionnelle que les camps politiques réduisent souvent trop rapidement.
Ce qui manquait en 1971, et qui manque encore aujourd'hui dans une certaine mesure, c'est la reconnaissance que l'avortement peut être à la fois un droit nécessaire et une expérience douloureuse. Ces deux réalités ne s'annulent pas. Une femme peut être profondément convaincue de la justesse de son choix et vivre néanmoins un deuil, une perte, une tristesse. Nier cette complexité au nom d'une position militante — dans un sens ou dans l'autre — fait violence aux femmes réelles.
Sur ce site, j'essaie de créer un espace où la parole sur l'après-avortement n'est ni jugée ni réduite à une position politique.
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Ce que cette histoire dit aux femmes d'aujourd'hui
L'histoire de 1971 en France nous dit plusieurs choses essentielles aux femmes d'aujourd'hui, en France et ailleurs.
D'abord, que les droits acquis ne sont jamais définitivement acquis. En 2022, la Cour Suprême américaine a annulé Roe v. Wade, supprimant le droit constitutionnel à l'avortement aux États-Unis après presque 50 ans. En France, le droit à l'IVG a été inscrit dans la Constitution en mars 2024 précisément parce que le législateur souhaitait le protéger de toute remise en cause future. Cette constitutionnalisation est un événement historique directement dans la lignée de ce qu'ont commencé les femmes de 1971.
Ensuite, que la parole collective a un pouvoir de transformation sociale réel. Le Manifeste des 343 n'était pas une pétition ordinaire : c'était un aveu collectif de désobéissance civile, pensé pour rendre la répression politiquement intenable. Cette stratégie a fonctionné.
Enfin — et c'est là ce qui me touche le plus profondément — cette histoire nous dit que les femmes ont toujours su que leur vécu comptait, même quand la société leur signifiait le contraire. Les femmes qui ont signé ce manifeste, celles qui ont avorté dans des arrière-cuisines, celles qui ont fait le voyage en Angleterre en se taisant : toutes portaient quelque chose que la société leur demandait de cacher. Rendre visible ce qui a été caché, c'est le premier geste de guérison.
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Questions fréquentes
Q : Que s'est-il passé exactement en 1971 en France concernant l'avortement ? R : En 1971, le Manifeste des 343 a été publié dans le Nouvel Observateur (5 avril 1971). 343 femmes y avouaient publiquement avoir avorté illégalement et réclamaient la légalisation de l'avortement. Cet acte politique a été décisif dans le processus qui a mené à la loi Veil de 1975.
Q : Pourquoi le Manifeste des 343 était-il courageux ? R : Parce qu'il exposait ses signataires à des poursuites pénales. Avorter était alors un délit en France, et s'en accuser publiquement constituait un risque juridique réel, même si la répression de 343 femmes dont plusieurs personnalités publiques s'est avérée politiquement impossible.
Q : Combien de femmes avortaient clandestinement en France avant 1975 ? R : Les estimations varient selon les sources et les méthodes. Le MLAC évoquait entre 300 000 et 1 million d'avortements clandestins par an dans les années précédant la loi Veil. Ces chiffres ne peuvent être vérifiés avec précision par nature, mais les historiens les considèrent cohérents avec les données hospitalières disponibles.
Q : Quelles conséquences psychologiques peut laisser un avortement vécu dans la clandestinité ? R : Les femmes ayant avorté dans des conditions de clandestinité et de honte sociale peuvent développer des deuils non élaborés, des culpabilités enkystées, des somatisations, et des difficultés relationnelles qui peuvent persister des décennies. L'absence d'espace social pour nommer l'expérience est un facteur aggravant bien documenté en psychologie du deuil périnatal.
Q : Quand l'avortement a-t-il été légalisé en France ? R : La loi Veil a été adoptée le 17 janvier 1975, d'abord à titre provisoire pour 5 ans. Elle a été définitivement adoptée en 1979. En mars 2024, le droit à l'IVG a été inscrit dans la Constitution française.
Q : Le droit à l'avortement en France est-il menacé aujourd'hui ? R : La constitutionnalisation du droit à l'IVG en France en mars 2024 visait précisément à le protéger de toute remise en cause législative future. En Europe, le droit à l'avortement reste inégalement protégé selon les pays, et les débats restent vifs dans plusieurs États membres de l'UE.
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Élise Moreau — Psychologue clinicienne et écrivaine à Lyon, France. Après avoir vécu un avortement à 23 ans et un long chemin de reconstruction, j'ai fondé abortionaftermath.org pour offrir un espace sans jugement aux femmes qui cherchent à nommer ce qu'elles portent.
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