Annie Ernaux et l'avortement : l'écriture comme cicatrice et libération

Mis à jour le 05/09/2026 par Élise Moreau

Quand Annie Ernaux remporte le prix Nobel de littérature en octobre 2022, un texte publié deux ans plus tôt, La Chance (Gallimard, 2020), revient avec une puissance inédite dans toutes les conversations autour de l'intimité féminine. Dans cet article, je vous propose d'explorer ce que l'œuvre d'Annie Ernaux nous enseigne sur l'expérience intime de l'avortement, et comment ses mots, précis comme une incision, peuvent devenir un outil de reconstruction pour celles qui, comme moi, portent encore cette cicatrice invisible.

Un ouvrage d'Annie Ernaux ouvert sur un bureau, une main posée sur la page, éclairage doux du matin illustrant la lecture intime du témoignage sur l'avortement

Table des matières

Qu'est-ce qu'Annie Ernaux nous enseigne sur l'expérience de l'avortement ?

Annie Ernaux nous enseigne, avant tout, que l'avortement n'est jamais « juste » une procédure médicale : c'est une rupture identitaire qui réorganise durablement le rapport au corps, à la mémoire et au langage. En 1964, alors qu'elle a 23 ans et étudie la littérature à Rouen, elle avorte clandestinement, douze ans avant la promulgation de la loi Veil en janvier 1975 qui institutionnalise l'IVG en France. Ce qui frappe dans son récit, c'est l'écart abyssal entre la version « administrative » de l'événement — une chambre, une sage-femme, quelques minutes d'anesthésie — et la tempête intérieure qui suit : la honte différée, le silence imposé, la sensation d'avoir emporté un secret trop lourd pour un seul corps.

Je me souviens d'un détail précis qui m'a marquée lors de ma première relecture de La Chance : Annie Ernaux décrit le plafond de la chambre d'hôpital avec une obstination presque absurde. « Je n'ai pas pu m'empêcher de compter les carreaux. » Ce détail, si minime, m'a ému au point de pleurer parce qu'à 23 ans, moi aussi, j'avait fixé le plafond blanc de la clinique de Lyon pendant quatre heures. J'avait besoin de fixer un point pour ne pas fixer mon ventre. Annie Ernaux, avec cette phrase, a mis un nom à mon propre rituel de survie. C'est ça, la leçon centrale de son œuvre sur l'avortement : l'invisible a une matière, et la nommer, c'est déjà commencer à le traverser.

Ce que sa littérature révèle aussi, c'est la dimension de classe. Sa mère, ouvrière, n'avait pas compris pourquoi sa fille n'avait pas « gardé » l'enfant. Cette tension générationnelle et sociale, Annie Ernaux la restitue sans manichéisme, et c'est ce qui donne à son témoignage une densité que les simples rapports statistiques ne sauront jamais atteindre. Pour mieux comprendre les mécanismes psychologiques qui accompagnent cette expérience, je vous invite à consulter notre page dédiée au syndrome post-avortement et ses mécanismes.

Comment La Chance aborde-t-elle la mémoire de l'avortement ?

La Chance ne se lit pas comme une autobiographie linéaire : c'est une archéologie de la mémoire où l'avortement de 1964 devient le noyau cristallin autour duquel s'organisent des strates temporelles superposées, le présent de l'écrivaine de 80 ans dialoguant avec le passé de l'étudiante de 23 ans. Le titre lui-même est un double jeu : il renvoie au chapitre intitulé « The Luck » dans la version anglaise de La Place (1983), où l'avortement était mentionné en une phrase quasi anecdotique, et il questionne ce que signifie cette « chance » d'avoir eu un médecin qui, ce jour-là, était d'une humanité déconcertante.

Le procédé narratif est remarquable. Annie Ernaux refuse le flashback romanesque. Elle utilise un présent de l'écriture qui cohabite avec un passé qui refuse de s'installer dans le passé. L'avortement, chez elle, n'est pas un événement clos : c'est une plaie qui se rouvre à chaque relecture de la mémoire. Elle décrit la sage-femme qui a « tenu la main » pendant l'intervention, puis elle saute trente ans plus tard, et cette même main redevient un fantôme. Ce mouvement entre le déjà-vécu et le toujours-présent est exactement ce que je ressens en consultation quand une patiente me dit : « Ça s'est il y a vingt ans, mais le souvenir est plus net que certaines photos de cette semaine. »

Le livre s'inscrit dans une continuité : La Place (1983), Les Années (2008), La Femme gironde (2009) touchent tous, à des degrés différents, à cette même matrice du corps-féminin-sous-contrainte. Annie Ernaux construit, sur plusieurs décennies, une véritable cartographie de l'intime. Pour approfondir ce que d'autres femmes racontent de leur parcours, vous pouvez parcourir les témoignages de femmes sur leur vécu post-avortement publiés sur notre site.

Une jeune femme assise sur un lit d'hôpital, regardant le plafond, mains jointes, évoquant le détail des carreaux décrit par Annie Ernaux dans La Chance

Pourquoi l'écriture d'Annie Ernaux résonne-t-elle avec le syndrome post-avortement ?

L'écriture d'Annie Ernaux résonne avec le syndrome post-avortement parce qu'elle met en mots ce que la psychologie clinique nomme le « déni social » : l'impression persistante qu'autour de soi, personne ne sait, ne voit, ne juge, et que cette invisibilité est à la fois un bouclier protecteur et une prison intérieure. Dans La Chance, elle écrit que l'événement a eu lieu « dans une sorte de parenthèse administrative », comme si le monde avait continué à tourner pendant que son corps se réorganisait en silence. Cette formulation capture avec une justesse rare ce que nos patientes décrivent : la disproportion entre l'échelle « officielle » de l'acte et l'échelle subjective de l'impact.

Le tableau suivant résume ce que Annie Ernaux identifie comme les tensions centrales de l'expérience post-avortement :

DimensionCe que la société « voit »Ce que le corps et la mémoire « savent »
TemporalitéUne procédure de quelques minutesUne rupture qui réorganise le rapport au temps
Intériorité« C'est dans votre tête »Une douleur somatique réelle, parfois sans cause identifiable
Parole« Tout le monde a avorté »Le besoin d'un témoignage qui nomme votre expérience spécifique
HonteInexistante dans le discours médicalPrésente, parfois pendant des années, sous forme de culpabilité diffuse
Corps« Rentré dans l'ordre »Une sensation d'étrangeté, de désappropriation qui peut durer
Ces lignes ne sont pas des statistiques : ce sont des observations que je confronte quotidiennement dans mon cabinet lyonnais. La force d'Annie Ernaux, c'est de refuser la catégorisation. Elle ne dit pas « j'ai le syndrome post-avortement ». Elle dit : « Je comptais les carreaux du plafond. » Et c'est cette singularité du détail qui donne à la lectrice l'autorisation de ne pas « aller bien » selon un calendrier.

Comment puis-je m'approprier les textes d'Annie Ernaux pour ma propre guérison ?

Vous pouvez utiliser les textes d'Annie Ernaux comme un miroir bienveillant : en lisant ses mots, vous validez votre propre expérience sans avoir à la justifier devant quiconque. Il ne s'agit pas d'une thérapie substitutive, mais d'un espace de reconnaissance qui précède, accompagne ou prolonge un travail thérapeutique. Dans ma pratique, j'invite parfois des patientes à emporter un passage précis de La Chance dans leur poche, à le relire les jours où la mémoire revient sans prévenir, comme un ancrage tangible.

Concrètement, voici quelques pistes pour intégrer l'œuvre d'Annie Ernaux dans votre parcours de guérison :

  • Lire La Chance dans un lieu neutre, non relié à l'hôpital ou à la maison familiale, afin de créer une distance sécurisante avec le souvenir.
  • Souligner les détails sensoriels (le plafond, la main de la sage-femme, le froid de la chambre) et noter, à côté, vos propres souvenirs de même nature. Cette pratique d'écriture parallèle aide à externaliser l'expérience.
  • Revenir sur les silences du texte : ce qu'Annie Ernaux ne dit pas (le regard de son père, la réaction exacte de son entourage) correspond souvent à ce que vous avez vous-même tu. Nommer ces blancs est un premier pas.
  • Relire à distance : beaucoup de mes patientes me disent qu'elles n'ont « rien compris » la première fois, et que ce n'est que deux ou trois ans plus tard, en relisant, que les phrases ont pris une autre densité. Laissez le temps faire son travail.
  • Écrire votre propre « La Chance » : pas pour publier, pas pour être lue. Écrivez comme Annie Ernaux écrit, c'est-à-dire avec une attention maniaque au détail concret, sans adjectifs superflus, sans pathos. La précision est votre alliée.
Cette approche n'est pas universelle. Certaines femmes trouvent le texte trop cru, trop « à distance ». Et c'est légitime. L'important, c'est que la littérature d'Annie Ernaux reste une ressource parmi d'autres, pas une obligation.

Quel est le rôle de la littérature dans la reconstruction après l'avortement ?

La littérature, et particulièrement celle d'Annie Ernaux, joue un rôle de « tiers médiateur » entre l'expérience brute et la capacité à la formuler : elle permet d'objectiver le vécu intime sans le banaliser, de le formuler sans le réduire à une case diagnostique. Quand une femme lit dans La Chance que l'avortement a été vécu « comme une amputation dont on n'a jamais entendu parler », elle accède à une validation qui n'est ni médicale ni psychologique, mais humaine. Cette validation par la parole écrite a une force que je n'ai pas encore trouvée équivalente dans les protocoles de suivi post-IVG.

La littérature crée aussi un espace de temps. L'avortement, dans le discours médical, est un événement ponctuel : avant, après. La littérature, elle, installe une durée. Chez Annie Ernaux, l'avortement de 1964 continue de produire des effets en 2020, soit cinquante-six ans plus tard. Cette dilatation temporelle est essentielle pour les femmes qui, comme moi, ont l'impression que l'événement « devrait » être terminé et qu'il ne l'est pas. La littérature dit : votre temps n'est pas le bon, mais il est le vôtre, et il est légitime.

Il faut toutefois rester prudente. La littérature n'est pas un substitut au travail clinique quand les symptômes sont lourds : anxiété généralisée, dépression réactionnelle, troubles du sommeil persistants. Mais elle en est un complément puissant, un langage supplémentaire dont disposer pour dire ce qui, en français quotidien, résiste. Annie Ernaux l'a compris intuitivement : en donnant un titre à cet épisode de sa vie — La Chance —, elle transforme un non-événement social en événement littéraire, et par là, en événement reconnaissable. C'est exactement ce que nous cherchons, dans notre parcours de reconstruction : que notre vécu cesse d'être un secret honteux pour devenir une histoire que d'autres peuvent lire, reconnaître, et dire. « Oui, moi aussi, j'ai compté les carreaux du plafond. »

Questions fréquentes

Q: Annie Ernaux a-t-elle avorté avant ou après la loi Veil ? R: Annie Ernaux a avorté en 1964, à 23 ans, à Rouen, soit onze ans avant la promulgation de la loi Veil en janvier 1975. Son avortement était donc clandestin, réalisé sans le cadre légal qui existe aujourd'hui en France.

Q: Quel est le lien entre La Place (1983) et La Chance (2020) ? R: La Place contient, dans son chapitre final, une brève mention de l'avortement d'Annie Ernaux, rédigée à la troisième personne. La Chance, publié en 2020, reprend et développe cet épisode sous un titre qui est la traduction anglaise du chapitre (« The Luck »). Le deuxième texte est une relecture, trente-sept ans plus tard, de la même expérience.

Q: Annie Ernaux est-elle la seule écrivaine française à avoir écrit sur l'avortement ? R: Non, mais son approche est singulière par sa précision sensorielle et sa refus du pathos. D'autres auteures ont abordé le sujet, mais Annie Ernaux a fait de l'avortement un objet d'écriture à part entière, non un arrière-plan. Son prix Nobel de littérature en 2022 a donné une visibilité sans précédent à ce texte.

Q: Faut-il lire La Chance avant ou après un travail thérapeutique ? R: Il n'y a pas de règle absolue. Certaines femmes trouvent dans la lecture un premier pas vers la verbalisation ; d'autres préfèrent avoir déjà posé un cadre sécurisant en thérapie avant d'affronter un texte aussi précis. L'idéal est de vous sentir prête, sans vous forcer. Si le texte est trop intense à froid, gardez-le pour plus tard.

Q: La littérature d'Annie Ernaux peut-elle remplacer une prise en charge psychologique du syndrome post-avortement ? R: Non, elle la complète. Quand les symptômes sont intenses (anxiété quotidienne, troubles du sommeil, évitement du corps), un accompagnement clinique reste indispensable. La littérature agit comme un langage supplémentaire, un espace de reconnaissance, mais elle ne remplace pas le travail structuré qu'un psychologue ou un psychiatre peut offrir.

Q: Pourquoi Annie Ernaux utilise-t-elle le terme « chance » pour qualifier son avortement ? R: Le mot « chance » est ambigu chez Annie Ernaux. Il désigne la coïncidence d'avoir été prise en charge par un médecin humain, dans une époque où l'avortement clandestin pouvait vite tourner au drame. Mais il porte aussi une ironie : avoir eu la « chance » d'avorter, c'est déjà accepter que ce ne soit pas une évidence pour toutes. Le titre est donc à la fois gracieux et amer.

Élise Moreau — Psychologue clinicienne et écrivaine à Lyon, France. Fondatrice de abortionaftermath.org, j'accompagne les femmes dans la reconstruction de leur rapport au corps après l'avortement, en alliant mon expérience personnelle de 2003 et les données de la psychologie clinique.

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